Pierre Vennat
Journaliste-historien

Tenter d’écrire l’histoire des commandos canadiens est loin d’être simple. Car non seulement on ne s’entend pas sur quel groupe répond ou ne répond pas à la définition généralement admise aujourd’hui du mot commando, mais plusieurs de ceux qui y répondent ont servi au sein d’organismes ou de détachements internationaux ou étrangers.

Le Centre national français de ressources textuelles et lexicales (CNRTL) définit les commandos comme un « groupe de choc, autonome spécialement constitué et entraîné pour exécuter une ou des missions dangereuses sur un ou des objectifs déterminés. »

Tableau montrant des commandos canadiens à l’assaut des troupes allemandes.

L’Académie française a admis commando en 1972 dans son dictionnaire, avec la définition « groupe de combattants chargé de mener seul une opération déterminée. »

Quant au Larousse, il parle d’une « formation militaire de faible effectif, chargée de missions spéciales et opérant isolément ».

Les commandos britanniques (British Commandos) furent les premières unités militaires du genre reconnues officiellement par l’Histoire. Or ces commandos étaient formés de volontaires en provenance de toutes les branches des forces armées britanniques mais aussi du Commonwealth, dont fait partie le Canada, ainsi que plus tard des pays européens occupés par les Nazis. En conséquence, c’est presque une tâche impossible de savoir combien de Canadiens faisaient partie d’un commando lors d’une opération, d’autant que bien souvent, derrière les lignes japonaises en Asie notamment, ainsi que pour servir de soutien aux maquisards français, ces commandos opéraient trois ou quatre hommes polyvalents. Certains ont même été largués seuls, notamment dans la jungle en Birmanie et Malaisie.

Non seulement, donc, une histoire complète des commandos canadiens est-elle difficile à trouver mais un de ceux qui s’y sont le mieux essayé, John Nadler, qui a publié en 2005, chez Doubleday Canada, de Toronto, « A Perfect Hell : The Forgotten Story of the Canadian Commandos of the Second World War », prétend qu’elle serait oubliée. Le titre en anglais de son ouvrage peut en effet se traduire par « Une descente en enfer : l’histoire oubliée des Commandos canadiens de la Seconde Guerre mondiale ».

John Nadler, correspondant des journaux de la chaîne canadienne CanWest et du périodique Variety,  est davantage un  journaliste qu’un historien. Il raconte donc l’histoire de la « First Special Service Force » (1er détachement de service spécial), unité d’opérations spéciales très particulière, composée d’Américains et de Canadiens ayant acquis une réputation d’audace et de courage pendant la Seconde Guerre mondiale.

Écusson porté par les membres du commando de la First Special Service Force.

Comme l’explique Nadler, cette unité fut inimitable et extrêmement efficace, malgré le coût élevé de cette efficacité. Son taux de pertes durant sa première année de combat a été de 1 contre 25. Pour chaque soldat qu’elle perdait, l’ennemi en perdait donc 25. Le taux de prisonniers était de 1 contre 235.

Au cours de sa première bataille, elle a enregistré un taux de pertes de 30% puis, après six semaines au front, ce taux s’élevait à 60%.

Le colonel Bernd Horn, alors directeur de l’Institut de leadership des Forces armées canadiennes à l’Académie canadienne de défense, à Kingston, dans son compte-rendu de l’ouvrage paru au printemps 2006 dans la Revue militaire canadienne, écrit que ces données ne sont pas nouvelles et que beaucoup d’autres livres ont été écrites sur cette unité.

D’ailleurs Horn lui-même a dirigé récemment un ouvrage collectif intitulé « Les Guerriers intrépides : Perspectives Sur les Chefs Militaires Canadiens », publié conjointement par les Presses de l’Académie canadienne de la Défense et The Dundun Group, de Toronto, et qui relate en partie avec des photos, la carrière d’un des membres de cette unité.

Ce qui distingue l’ouvrage de Nadler, c’est qu’il se lit davantage comme un roman d’action que comme l’histoire d’un régiment, car Nadler a choisi de raconter l’histoire de la formation d’une façon très personnalisée, en se concentrant non seulement sur un groupe de personnages clés mais aussi sur leurs proches. C’est de cette façon que l’auteur trace l’histoire légendaire de l’unité, allant de la sélection des membres et de leur entraînement jusqu’au démantèlement de l’unité en décembre 1944, en passant par leurs campagnes féroces en Italie et en France. Enfin, Nadler présente une longue conclusion dans le cadre d’un chapitre sur le retour de ces commandos au Canada et un épilogue qui contient beaucoup d’histoires personnelles.

Si ce livre est un incontournable pour les mordus d’histoire militaire, son sous-titre « L’histoire oubliée des commandos canadiens de la Seconde Guerre mondiale » est contestable, car il est trompeur et inexact. 

D’abord, la First Special Service Force était une unité composée d’Américains et de Canadiens et le récit de Nadler raconte l’histoire de l’unité en général et non uniquement celle des Canadiens qui en faisaient partie. Ensuite, Nadler ne mentionne pas les autres unités de commandos canadiens, comme par exemple la Viking Force et les commandos de plage de la Marine royale du Canada. Et puis surtout, seulement depuis les années 2 000, au moins trois autres livres publiés ou réimprimés portaient sur on histoire tandis que la chaîne de télévision spécialisée « History » a consacré un documentaire d’une heure à son sujet, diffusé à un moment de forte écoute.

Comme le note Lee Windsor, directeur adjoint du « Brigadier Milton F. Gregg, VC. Centre for the Study of War and Society », de l’Université du Nouveau-Brunswick, la parution en 2006, chez Vandwell Publishing, un éditeur de St. Catharines, en Ontario, de deux ouvrages, celui de James A. Wood, intitulé « We Move Only Forward : Canada, the United States and the First Special Service Force 1942-1944 » et de Kenneth H. Joyce qui a pour titre : « Snow Plough and the Jupiter Deception : The Story of the 1st Special Service Force and the 1st Canadian Special Service Battalion, 1942-1945 » démontre bien que l’intérêt pour cette brigade hybride rangers-commandos demeure élevé.  Intérêt encore plus marqué depuis qu’on en a fait le populaire film américain « The Devil’s Brigade », qui a été également projeté sur les écrans dans sa version française « La Brigade du Diable ».

Écusson que portaient sur leur épaule les commandos de la brigade canado-américaine mieux connus sous le nom de « Brigade du diable ».

Celle-ci fit également les manchettes à l’été 1943, lors du sommet Churchill-Mackenzie King-Roosevelt au Château Frontenac et à la Citadelle de Québec alors que fut connue la prise de l’île de Kiska, seule «victoire » canadienne sur les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Les journaux canadiens de l’époque présentèrent cette conquête, réalisée sans véritable combat, comme presque une victoire exclusivement canadienne tandis que les journaux québécois insistaient sur la participation du Régiment de Hull, commandé alors par Dollard Ménard, le héros rescapé du raid de Dieppe d’août précédent.

La reprise de l’île de Kiska, dans les Aléoutiennes, par la First Special Force canado-américaine, à l’été de 1943, fit la manchette de tous les pays canadiens lors du sommet de Québec, surtout que le Régiment de Hull, commandé par le Lieutenant-colonel Dollard Ménard, rescapé du raid de Dieppe du mois d’août 1942, en faisait partie. Mieux connue sous le nom de « Brigade du diable », cette force multinationale portait l’uniforme américain.

Commentant le livre de Joyce sur le site web de la Défense nationale, le colonel Bern Horn s’attarde à la façon de voir de Winston Churchill envers les commandos. Churchill éprouvait une fascination pour les stratégies audacieuses. Cependant, comme le disait un de ses principaux généraux, Churchill était comme un « enfant avec des allumettes ». Il fallait faire très attention pour que le grand homme ne se brûle pas les doigts. C’est pourquoi ses généraux ont parfois freiné ou, à tout le moins, essayé d’ignorer des initiatives qu’ils estimaient nuisibles à la conduite efficace de la guerre.

Dans un autre article, publié dans la « Revue militaire canadienne » à l’automne de 2005, Horn renchérit et affirme que « Churchill, qui était un aventurier, un journaliste et un soldat chevronné, avait une conception héroïque et romantique de la guerre ».

Si l’histoire de la First Special Service Force est bien connue de la plupart des gens intéressés par l’histoire militaire canadienne, bien peu, cependant, ont entendu parler de la « Viking Force », première véritable tentative canadienne de créer une unité d’élite de commandos durant la Seconde Guerre mondiale.

On ne retrouve aucune trace de la « Viking Force » dans aucun ordre de bataille de l’Armée canadienne, et l’unité n’a pas été en opération assez longtemps pour que ses membres aient pu porter un écusson particulier sur leur vareuse. Pourtant, selon George Kerr, de l’Université of Western Ontario, dans un article publié en l’an 2 000 dans la revue « Canadian Military History », l’unité aurait joué un rôle important lors du raid de Dieppe d’août 1942, bien que l’on attende toujours que ce rôle soit officiellement reconnu par les autorités militaires canadiennes.

Pour sa part, Sean M. Maloney, professeur au Collège militaire royal du Canada, à Kingston et auteur de plusieurs ouvrages d’histoire militaire fait remonter l’expérience canadienne en matière d’opérations spéciales de commandos à la demande du Special Operations Executive de lui fournir du personnel dès le début de la Seconde Guerre mondiale.

Car si les agents du SOE n’ont pas toujours agi en groupes mais souvent seuls derrière les lignes, en conjonction avec des groupes de résistants ou des guérillas, comme en Birmanie et en Malaisie, par exemple, il n’en demeure pas moins que leurs opérations étaient souvent des opérations semblables à des commandos ou à la formation de guérilleros ou de résistants qui, eux, mèneraient des opérations de commandos.

Bref, les « combattants de l’ombre » du SOE, parmi lesquels de nombreux Canadiens francophones, qui ont œuvré derrière les lignes en France à cause de leur connaissance de la langue française, ou encore en Afrique du Nord et en Asie ont souvent mené, seuls, des opérations bien plus dangereuses que les commandos réunis en unité.

J’ai moi-même publié une série de 11 textes sur les soldats canadiens-français de l’ombre ces derniers mois sur le blogue « Le Québec et les guerres mondiales ».

D’autres Canadiens de descendance est-européenne ont servi dans diverses opérations dans les Balkans tandis que l’on a utilisé des Canadiens d’origine asiatique en Malaisie et en Birmanie. Le major Gustave Blier, anciennement  du Régiment de Maisonneuve et le Lieutenant Alcide Beauregard, tous deux exécutés par les Nazis, se sont particulièrement illustrés en France avant d’être capturés parla Gestapo. Tandis que le capitaine Lucien Dumais, en plus de s’être illustré en France, a mené des opérations de commandos en Afrique du Nord, déguisé en Arabe, à la tête d’un petit détachement  d’ex-jockeys britanniques opérant à cheval.

Selon Maloney, 28 agents canadiens du SOE ont servi derrière les lignes en France, 56 en Europe de l’Est et les Balkans et 143 avec la « Force 136 » dans le triangle Chine-Birmanie-Empire des Indes.  Cette unité du SOE avait été formée par les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale, pour encadrer les maquis dans les territoires occupés par les Japonais et y mener des actions subversives. Un certain nombre de sous-officiers sino-canadiens, dont Norman Wong et Roger Chung s’y sont illustré.

Dans le film « Le Pont de la rivière Kwaï », le sabotage du pont est effectué par un commando d’une « Force 316 ». En fait, il s’agit bien de la « Force 136 », les acteurs arborant d’ailleurs sur la manche de leur uniforme l’écusson de cette force spéciale. Il s’agit là d’un clin d’œil de l’auteur du roman qui inspira le film, Pierre Boulle, membre des Forces Françaises libres  qui fut lui-même un combattant au sein de la « Force 136 ».

Enfin, d’autres Canadiens ont servi au sein du « Special Air Service » (SAS) britannique. Un officier canadien, le capitaine Buck McDonald, s’est particulièrement illustré avec le SAS en Italie. 

Le lieutenant-colonel Orval J. Baldwin, commandant du bataillon canadien lorsque la First Special Service Force fut dissoute en décembre 1944, à Menton, municipalité sise entre Nice et la Principauté de Monaco.

Puisse ma modeste contribution prouver à ceux qui en douteraient que le Canada a vraiment eu ses commandos durant la Seconde Guerre mondiale et que ceux-ci, par leur bravoure, ont contribué à la victoire alliée, tant contre l’ennemi nazi que contre l’ennemi nippon.

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat