Par Pierre Vennat
Texte inédit

Les Canadiens français semblent avoir été beaucoup moins nombreux dans la marine et ceux qui y étaient auraient moins fait parler d’eux, durant la Deuxième Guerre mondiale, que les militaires ou les aviateurs. Et il semble y en avoir eu que très peu aux échelons supérieurs.

Les historiens Jean Pariseau et Serge Bernier, auteurs d’une étude intitulée Les Canadiens français et le bilinguisme dans les forces armées canadiennes, publiée par le Service historique de la Défense nationale en 1987, écrivaient : « Nous avons tenté, dans nos recherches, de relever le nombre de francophones qui ont servi dans la Marine royale canadienne fédérale pendant la guerre. Mal nous en prit car ces statistiques n’existent pas au ministère de la Défense nationale ni au ministère des Anciens combattants. L’histoire officielle de la «marine ne signale le recrutement que selon les provinces. »
 
Des 99 688 hommes qui ont servi dans la marine canadienne durant la Deuxième Guerre mondiale, 13 429 venaient du Québec, soit 1 294 officiers et 11 135 matelots. Les Québécois formaient donc 19.5% du total des officiers et 11.96% du total des marins.
 
Ce nombre ne tenait pas compte des 6 781 femmes qui ont servi dans les Women’s Reserve Canadian Navy Service (WRCENS) qui ne sont pas identifiées selon les provinces, la langue ou l’ethnie dans les études produites par le Service historique de la Défense nationale, fautes de données disponibles.

Une étude réalisée par J. M. Hilsman en 1954 pour le Service historique de la Défense nationale conclut qu’une connaissance approfondie de l’anglais était essentielle pour servir dans la marine. « Puisqu’il n’était pas possible d’avoir une marine bilingue, on ne pourrait pas recourir aux recrues de langue française, à moins qu’elles possèdent une connaissance suffisante de l’anglais. »
 
D’ailleurs, notent pour leur part Pariseau et Bernier, il serait intéressant de voir combien le pourcentage des officiers québécois est plus élevé que celui des marins. Même si on ne saurait identifier ce pourcentage à la proportion de Canadiens français qui ont servi dans la marine, on peut néanmoins conclure, écrivaient-ils, que le niveau d’instruction, y compris la connaissance de l’anglais, y était pour quelque chose.
 
À partir de 1940, on avait donné dans les unités de réserve de Montréal et de Québec de la marine des cours d’anglais d’une durée de 8 à 12 semaines aux recrues francophones, avant de les acheminer vers Cornwallis, en Nouvelle-Écosse, où tout l’entraînement se faisait en anglais. Mais ces cours avaient été donnés par des instructeurs sans formation adéquate.
 
Le francophone qui voulait servir dans la marine canadienne devait donc apprendre l’anglais avant de servir sa patrie sur un pied d’égalité avec son compatriote anglophone. Inutile de dire que cela n’aidait pas au recrutement.
 
Le colonel C.P. Stacey, auteur de l’Histoire officielle de l’armée canadienne, publiée en 1954, explique qu’on ne chercha même pas à doter un seul navire d’un équipage exclusivement francophone : « du point de vue administratif, on considérait que c’eût été non seulement difficile, mais presque impossible ».
 
Le fait qu’un an après le début des hostilités il n’y avait toujours pas d’école navale au Canada et que les aspirants officiers devaient aller étudier à une école navale en Angleterre ne favorisait évidemment pas le recrutement d’officiers de marine canadiens-français.
 
Le 30 août 1940, le ministre de la Marine, Angus L. Macdonald, révélait qu’il y avait alors près de 8 000 recrues de la marine canadienne à l’entraînement sur la côte de l’Atlantique et plusieurs centaines d’officiers qui étudiaient dans une école navale anglaise.
 
« Bien qu’on ait considéré la chose il y a quelque temps, il n’est plus question pour le moment d’établir une école navale pour le Canada », avait alors déclaré le ministre.
 
Malgré tout, deux Canadiens français réussirent de peine et de misère à gravir les échelons dans cette marine unilingue anglophone.
 
Victor-G. Brodeur
 
Tout d’abord, le 5 février 1940, on faisait état de la promotion du capitaine Victor-G. Brodeur, commandant de la marine canadienne sur la côte du Pacifique et capitaine chargé des établissements navals d’Esquimalt, en Colombie-Britannique, au poste de commodore, grade équivalent dans la marine à celui de brigadier général dans l’armée.
 
Ultérieurement, Brodeur devait être promu contre-amiral (grade équivalent dans la marine à celui de major général dans l’armée), le seul Canadien français à obtenir ce grade au cours de la Deuxième Guerre mondiale.
 
Quelques mois plus tard, le 19 août plus précisément, le premier ministre du Canada, William Lyon Mackenzie King annonçait que Brodeur quittait son commandement pour devenir attaché naval du Canada à Washington. Accompagné d’un attaché militaire et d’un attaché de l’air, Brodeur devenait ainsi le premier attaché naval qu’ait jamais eu le Canada aux États-Unis.
 
Brodeur est né à Saint-Hilaire-sur-Richelieu, au Québec, en 19892. Il est le fils de L.-P. Brodeur, qui fut successivement ministre de la Marine, ministre des Pêcheries dans le cabinet fédéral, juge de la Cour suprême du Canada puis lieutenant-gouverneur du Québec.
 
Un autre Canadien français fit également sa marque à l’époque dans cette marine unilingue anglophone. Il s’agit du capitaine (grade équivalent dans la marine à celui de colonel dans l’armée) J.-Oscar Cossette, qui devenait en août 1940, le premier Canadien français à être nommé au poste de secrétaire naval de la Marine canadienne.
 
Mais preuve du peu d’importance accordé aux francophones dans la marine canadienne, le ministre de la Défense nationale avait annoncé, le 10 avril 1940, la nomination du commandant C.J. Stuart officier de l’Ordre de l’Empire britannique (O.B.E.) au poste d’officier naval chargé du district de Montréal. Bien qu’on faisait remarquer qu’il parlait « assez bien le français », on ne jugea pas bon en haut lieu de lui adjoindre un assistant francophone.

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat